Article réalisé au CFJ L’œil du maître Depuis 27 ans, Pascal Maître met sa passion de la photographie au service du journalisme. Avec toujours le même désir incandescent de raconter les hommes. De l’Afghanistan à la Somalie, histoire d’un peintre des temps modernes.
« La couleur, c’est ce qui me touche, me transcende ». À 51 ans, Pascal Maître recherche toujours la teinte vive, la luminosité éclatante dans ses photos. Parce que c’est peut-être dans l’insouciance - du danger, de la mort- qu’il décrit le mieux les aléas souvent tragiques des quotidiens qu’il traverse, notamment en Afrique, sa terre de prédilection. « Je suis ému par des expositions de Matisse, de Gauguin, de Van Gogh. J’aime bien Bruegel car c’était déjà un photographe. Il peint des scènes qui sont déjà des reportages », confie posément le photojournaliste au crâne dégarni et au visage impassible. Avec simplicité, il évoque ce guet-apens des tontons macoutes dans lequel il faillit laisser sa peau à Port-au-Prince. Comme l’on raconte sa dernière mésaventure dans le métro parisien. Avec sa voix magnétique, il dit souvent « celle-là, elle est folle » quand il montre une photo, et on le croit sur le champ. L’émotion est contenue dans ses paroles. Elle n’en est que plus diffuse dans ses photos.
Sa nonchalance rime avec indépendance. En 1989, il quitte Gamma car il ne se retrouve plus dans sa ligne éditoriale et co-fonde l’agence Odissey Images. Aujourd’hui, si de l’Express à Newsweek, tous les plus grands magazines français et étrangers publient ses photos, une pointe d’amertume perce dans ses propos. Il est déçu par les éternelles tentatives de formatage des rédactions : « Les journaux aiment bien les histoires linéaires. Moi ce qui m’intéresse, c’est de produire des images ». Free-lance, il doit s’adapter aux conditions du marché : « Quand on me propose, si le journal met les moyens, j’y vais. Je n’ai jamais abandonné un reportage ». Mais sans jamais compromettre sa liberté : « Il y a des cahiers des charges, mais après, qu’on me fiche la paix. Appeler la rédaction pendant le reportage, c’est un vrai problème. Sauf s’il y a un pépin ». Quand il est en immersion, toute intrusion sur le terrain, son terrain le chagrine : « Comme ils sont loin, ils restent sur leurs idées. Ils peuvent vous pousser à la faute ». Il insiste : « Je trouve vraiment ça très perturbant d’appeler la rédaction ».
Un hasard calculé
Pascal Maître est une éponge. Sa méthode : absorber l’humanité telle qu’il la découvre. Sans artifices, sans préjugés, sans jamais travestir la réalité : « Quand j’ai couvert la guérilla au Mozambique, j’ai rencontré une personne qui avait été attrapée par les rebelles et qui avait eu le sexe coupé. A l’hôpital, il se marrait, souriait, heureux d’être en vie, d’en avoir réchappé. C’était surréaliste. Je n’ai pas osé le prendre en photo à ce moment-là. Je l’ai fait quand c’était plus dramatique. J’étais jeune, j’avais des idées préconçues ». Aujourd’hui encore, l’image du mutilé joyeux le hante : « Avec le recul, je sais que j’aurais dû faire autrement, je n’aurais pas dû me poser de question ». Il s’en voudra sûrement jusqu’à la fin de ses jours, mais l’expérience a été salvatrice.
La restitution de l’homme, la photo vraie a un prix. Celle de sens toujours en éveil, d’une attention à tous les pores de son corps: « Mon rythme de vie est plus sain en reportage qu’à Paris. On ne doit pas se permettre de picoler, il faut tenir la forme, faire attention à ce qu’on mange ». Une minutieuse préparation est « vitale ». À l’image de ces reportages en Somalie en 2002 et 2006 pour Geo Allemagne : « Mogadiscio, c’est une zone où il n’y a pas d’ONG, plus aucun diplomate. Trouver le moyen d’y aller est un vrai jeu de piste ». Les conditions de travail sont plus que périlleuses : « Quand on est un Blanc, on ne peut pas se promener comme ça. Sinon, on est soit enlevé, soit assassiné. Il faut au moins deux voitures de gardes du corps ». De l’argent en somme ? « Non, l’argent est un vrai problème ». Il évoque sa consoeur Kate Peyton, 39 ans, envoyée spéciale de la BBC, mortellement blessée le 9 février 2005 alors qu’elle venait de rencontrer le président du Parlement de transition somalien. « Elle a payé la même somme que moi. La filière n’était pas bonne, et les gardes du corps pas dignes de confiance ». Toutes les questions financières et logistiques s’effacent ainsi derrière la figure du « fixeur ». La personne de confiance sur place, la balise, le point d’ancrage. La richesse de l’homme, encore et toujours.
Ainsi fondu dans le paysage, le retour au pays est forcément ardu : « Le plus difficile… c’est de laisser les gens derrière. Nous on ne fait rien d’extraordinaire, on est des passeurs. Pour eux, vous savez ce que va être la suite ». Malgré l’habitude, le contraste est toujours brutal, le saisissant dans les petits détails de la vie : « Quand je vais dans le centre commercial à côté de chez moi, à Issy-les-Moulineaux, quand je vois la profusion de choses qui brillent, toutes ces lumières qui dansent, j’ai un haut-le-coeur. Je repense au dénuement complet dans lequel j’ai vécu ». Heureusement il y a la (ré)intégration dans la famille. À l’aise aussi bien aux côtés du commandant Massoud qu’auprès des rebelles sahéliens du Front Polisario, Pascal Maître n’a pas vu ses deux enfants s’éloigner malgré six à sept mois de tribulations par an. Mais l’équilibre est précaire. Il le sait : « Je ne les pousserai pas à être photographe ».
Mathieu GREGOIRE